Ouvrir dans le navigateur Let the sun shine (après avoir éteint le feu)Salut (bis) ! Une vraie carte postale, tout le monde peut la lire. C’est pas dingue en termes de vie privée, mais comme le projet de Technoculture, c’est de faire circuler l’info, je vous renvoie cette newsletter sans le barrage pour abonnés payants qui s’est glissé par erreur dans le mail de ce matin. Bonne lecture ! * Vous êtes beaucoup à m’avoir rejointe après ma radicalisation caniculaire.
Bienvenue ! Ici on parle d’un paquet de choses, et comme je sais que ça en a déjà surpris certains, on en parle à peu près toujours sous le prisme du numérique. Sur les questions environnementales, par exemple, ne vous étonnez pas si je passe beaucoup de temps sur les problématiques technologiques, plutôt que sur ceux de l’agro-industrie ou des énergies fossiles : ce biais est entièrement dû à ma spécialité : le numérique. Et si ce que vous lisez vous plaît, n’hésitez pas à faire circuler. Nous sommes actuellement 1735, je n’ai besoin que d’un petit coup de pouce de votre part pour passer la barre des 2000 abonnés !
ÉditoAvant-hier, je suis tombée sur une tribune de Charles Gorintin, le directeur technique d’Alan, qui est aussi conseil de Mistral AI depuis ses débuts. En substance, il y explique que vu le mix énergétique français (passion nucléaire), notre électricité est propre, et qu’il faut donc construire des centres de données en France. « Refuser un data center en France ne supprime aucune requête. Elle sera servie ailleurs, sur un réseau au gaz ou au charbon, avec un manque à gagner économique pour nous. Chaque gigawatt que nous ne construisons pas ici se construit là où l'électricité est plus sale », écrit-il sur Linkedin.
Avant de conclure que « le geste écologique consiste à construire. En France. » Je l’admets, lire « construction de centres de données » et geste écologique liés dans une même phrase m’a agacée. J’ai donc pris ma plus belle plume, et lui ai signalé que ce rapprochement pouvait paraître un poil malvenu, alors que la Gironde se débattait (et se débat toujours) avec les flammes et que nous entrions dans une quatrième vague caniculaire avant même d’avoir atteint le milieu de l’été. Partagez Technoculture à vos contacts !
J’ai eu quelques réponses intéressantes. Charles Gorintin m’a fait remarquer qu’ « au vu des ordres de grandeur, l'IA n'est pas pour grand-chose » dans la catastrophe en cours. Comparé au rôle des secteurs aérien, de l’agroalimentaire, de la fast-fashion, ou des énergies fossiles, c’est vrai, l’intelligence artificielle est loin d’être le domaine le plus polluant. Cela n’empêche pas d’interroger la course dans laquelle nous sommes lancés. Même si la frénésie actuelle a été initiée il y a moins de quatre ans avec la sortie des applications grand public des modèles de langage, nous avons déjà une foule d’éléments permettant de douter de son bien-fondé.
D’un point de vue économique, il y a la question de la rationalité des capitaux risqueurs et des marchés, pour commencer. Pendant qu’ils déversent des milliards de dollars dans les poches d’OpenAI, Anthropic, Microsoft, Meta ou Google, ces derniers adoptent une gestion foncièrement opaque. Selon les calculs de Nikkei Asia, cinq des plus grosses capitalisations de la tech en sont désormais à cacher plus de 1 350 milliards de dollars de dettes via des astuces de comptabilité. La bulle est aussi alimentée par les investissements faramineux réalisés dans l’infrastructure supposée faire tourner tous ces moteurs d’IA - notamment nos fameux data centers, qu’ils soient propres ou non. Si elle éclate, cela signifie que les conséquences ne seront pas seulement ressenties au sein d’OpenAI, de Mistral et des autres, mais bien plus largement.
Il y a aussi la question de l’efficacité écologique d’une activité économique. En la matière, l’analyste Ketan Joshi a récemment calculé que la consommation énergétique de Google avait explosé ces dernières années, tirée par l’usage que l’entreprise fait de l’IA (générative, toujours elle). Et a constaté que pour générer le même chiffre d’affaires, le géant états-unien avait désormais besoin de brûler 1,5 fois plus d’énergie qu’en 2021. Pour le dire simplement : plus elle recourt à l’IA, moins ses activités sont efficaces en termes environnementaux. Un peu plus loin sur LinkedIn, un internaute m’a dit que l’IA, « c'est comme le train, ne pas le prendre quand on a commencé à la déployer dans le monde aurait été une erreur ».
Je conteste fermement. Quand l’Occident s’est mis à déployer le train, c’était le début de la révolution industrielle, aidée par le recours tout neuf au charbon. À l’époque, l’humanité n’avait pas conscience des effets que ses activités économiques allaient avoir sur le climat et la biodiversité. Aujourd’hui, en revanche, nous sommes parfaitement informés et ce, depuis plus d’un demi-siècle. Il faut donc adapter nos logiciels de pensée face au « progrès technologique », en particulier lorsque celui-ci accélère de manière évidente des problématiques environnementales et sociales.
Il y a, enfin, la question de la rationalité de l’économie au sens large. L’équation « notre électricité est propre donc il faut construire chez nous » est bancale pour la simple et bonne raison qu’elle adopte une vision très restreinte. C’est-à-dire qu’elle s’énonce comme si nous vivions dans l’éther, comme si aucune de nos activités n’avait d’impact sur l’environnement dans lequel l’économie se déploie.